📖4 Le Chant d’Achille – Madeline Miller

Si vous faites partie de la communautĂ© des lecteurs, que ce soit sur Instagram, Twitter ou encore Tik Tok, vous avez obligatoirement entendu parler de ce roman. Les coups de coeur pour lui s’enchaĂźnent, les boĂźtes de mouchoirs sont vidĂ©es aussi vite qu’un carquois… Tout le monde n’a plus qu’un seul mot Ă  la bouche : une pĂ©pite. Ma passion pour la mythologie l’a emportĂ© et j’ai cĂ©dĂ©…

Au cƓur de la mythologie

DĂšs qu’un auteur s’attaque la mythologie et plus gĂ©nĂ©ralement Ă  l’histoire, je ne peux m’empĂȘcher d’ĂȘtre sur mes gardes. Entre dĂ©formations, raccourcis et anachronismes, pour une passionnĂ©e, ces textes sont souvent un calvaire Ă  lire. 

Heureusement, Le chant d’Achille n’a pas fait cette erreur, bien au contraire. Madeline Miller, aidĂ©e par le dĂ©partement de Lettres Classiques de l’UniversitĂ© de Brown (rien que ça !), a rĂ©alisĂ© un travail des plus satisfaisants avec le mythe d’Achille. 

Bien que pour des raisons scĂ©naristiques, elle a pris certaines libertĂ©s, elles sont intĂ©grĂ©es avec Ă©lĂ©gance et fluiditĂ©, si bien que seuls les spĂ©cialistes tiqueront. Madeline Miller a poussĂ© ses recherches si loin que certains passages m’ont directement rappelĂ© certains Ă©pisodes de L’Iliade que j’avais eu Ă  traduire alors que j’Ă©tais moi-mĂȘme en Lettres Classiques.

[…] en effet, celui-ci Ă©tait venu aux nefs rapides des AchĂ©ens pour dĂ©lier sa fille en portant une rançon infinie, ayant dans ses mains les bandelettes d’Apollon l’archer sur son sceptre d’or, et il implorait tous les AchĂ©ens, en particulier les deux Atrides, rangeurs des armĂ©es […]

HomĂšre, Iliade, Chant I, vers 12-16

Pour cela, je ne peux dire que bravo… et merci.

Moins d’un mois s’Ă©coula avant que le pĂšre de la jeune fille ne remonte la plage jusqu’au camp, appuyĂ© sur un bĂąton de marche cloutĂ© d’or et nouĂ© de guirlandes. […] Finalement, une fois qu’un nombre suffisant de Grecs se furent rassemblĂ©s, attirĂ©s depuis les quatre coins du camp par une rumeur excitĂ©e, le prĂȘtre se retourna pour scruter la foule, des rois aux gens du commun, et ses yeux s’arrĂȘtĂšrent sur les fils d’AtrĂ©e, debout devant lui.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, pp. 346-347

Un point de vue original

Avant ma lecture, je savais que le livre traiterait principalement de la relation entre Achille et Patrocle tout en Ă©voquant la guerre de Troie. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me suis rendu compte que toute l’histoire avait pour narrateur Patrocle lui-mĂȘme !

Ce choix narratif, pourtant basique, revĂȘt au fil des pages l’allure d’un coup de gĂ©nie. VĂ©ritable hommage Ă  cette figure bien trop souvent relĂ©guĂ© au rang de compagnon, de cousin ou de simple amant, Patrocle regagne une densitĂ© trop souvent mise de cĂŽtĂ©. C’est un vĂ©ritable dĂ©lice de voir ses pensĂ©es, sa construction en tant qu’homme, en tant qu’hĂ©ros, en tant qu’amant. Le vĂ©ritable hĂ©ros de ce roman n’est pas Achille comme le clame le mythe originel… Mais Patrocle.

Achille et sa cĂ©lĂšbre hubris (qu’on pourrait traduire par « dĂ©mesure de son orgueil ») sont particuliĂšrement bien retranscrits. Alors que l’on a appris Ă  l’aimer, on adore le dĂ©tester puis l’aimer de nouveau, au fil des pages et de ses humeurs… jusqu’Ă  son effondrement, profondĂ©ment humain, profondĂ©ment tragique, s’inscrivant parfaitement dans la veine du texte d’origine.

AnankĂ© (áŒˆÎœÎŹÎłÎșη) ou la FatalitĂ© personnifiĂ©e

S’il y a bien une chose qui m’a tenu en haleine durant toute ma lecture a Ă©tĂ© le souci apportĂ© Ă  la notion de fatalitĂ©. Si vous ne connaissez pas le mythe d’origine, ces dĂ©tails vous Ă©chapperont complĂštement. Mais pour moi qui connais ce mythe en profondeur, j’ai pu me dĂ©lecter d’eux avec autant de douleur que d’émerveillement. Je pense notamment Ă  cette scĂšne (sans mentir, j’ai mis plus de deux heures Ă  m’en remettre tant elle m’arrachait le coeur d’anticipation).

– Il ne faut pas que tu tues Hector, lui annonçai-je.
Il leva la tĂȘte, son beau visage encadrĂ© par l’or de sa chevelure.
– Ma mĂšre t’a rĂ©vĂ©lĂ© le reste de la prophĂ©tie.
– Oui.
– Et tu penses que personne ne doit tuer Hector Ă  part moi.
– Oui.
[…]
Un sourire matois s’Ă©tira sur ses lĂšvres. il avait toujours aimĂ© la dĂ©fiance.
– Eh bien, pourquoi devrais-je le tuer ? Il ne m’a rien fait !

Madeline Miller, Le chant d’Achille, p. 219

Tout au long de la lecture, on se sent tomber sous le charme de ce personnage si attachant et si complexe qu’est Patrocle. On se sent attendri de sa relation avec Achille, si belle et si humaine. C’est un vĂ©ritable dĂ©chirement que de se savoir Ă  l’avance l’inĂ©vitable. Voir tous les rouages sans ne pouvoir rien faire, en restant spectateur de cette machination infernale, n’a pas Ă©tĂ© simple, bien au contraire.

Ce qui vient m’interroger sur les rĂ©actions, trĂšs vives, qu’a pu dĂ©clencher ce livre, notamment sur le lectorat anglophone. Crise de larmes, sanglots dĂ©chirants… des rĂ©actions si vives, que j’en viens Ă  me demander s’ils connaissaient le mythe d’origine. Le connaissant, j’ai pu me prĂ©parer durant toute ma lecture. J’ai versĂ© mes larmes et vidĂ© de moitiĂ© une boĂźte de mouchoirs, non parce que la fin m’avait surprise, mais parce que la narration de ce drame Ă©tait si inĂ©dite qu’elle m’a balayĂ© comme un fĂ©tu de paille. Pour moi qui suis extrĂȘmement sensible, je m’attendais Ă  rĂ©agir bien plus violemment… mais non. Alors je me pose la question : ces coeurs brisĂ©s et rĂ©actions trĂšs vives sont-ils dus Ă  une mĂ©connaissance du mythe d’origine (si c’est le cas, je n’aurais pas aimĂ© ĂȘtre Ă  leur place !!) ou bien Ă  la plume exceptionnelle de Madeline Miller ? Le mystĂšre reste entier pour moi. 


En bref…

Un roman coup de coeur dĂšs les premiers chapitres, qui m’a fait voyagĂ© comme rarement, qui m’a fait sourire, rire, pleurer, douter, angoisser… Un livre qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour apprĂ©cier cette rĂ©Ă©criture splendide du mythe d’Achille.

⭐⭐⭐⭐⭐ ❀


Citations

Mais ceux qui vont toujours directement au coeur des choses ne possÚdent-ils pas une sorte de génie ?

Madeline Miller, Le chant d’Achille, p. 63

Et aprĂšs tout, peut-ĂȘtre que l’ultime chagrin consiste Ă  se retrouver seul sur terre une fois que l’autre est parti.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, p. 112

Si j’avais pu exprimer une chose pareille en paroles, je l’aurais fait, seulement aucun terme ne semblait assez grand pour contenir cette vĂ©ritĂ© qui s’affirmait de minute en minute.

Comme s’il avait lu dans mes pensĂ©es, il me prit la main. Je n’avais pas besoin de la regarder : ses doigts Ă©taient gravĂ©s dans ma mĂ©moire, fins et veinĂ©s Ă  la maniĂšre de pĂ©tales, robustes, rapides et infaillibles.
– Patrocle, dit-il simplement.
Il avait toujours été meilleur que moi avec les mots.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, p. 134

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